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40 jours… sans les week end….

 

   En elle-même, une séance de radiothérapie n’a rien de terrible.

   Vous arrivez à l’heure dite, vous passez à votre tour dans une petite cabine où l’on vous demande de vous mettre torse nu et d’enlever tous vos bijoux (gourmettes, bagues, alliance) ainsi que les prothèses dentaires si vous en avez.

   Vous passez ensuite un sas qui vous mène dans une salle au centre de laquelle se trouve une table du style de celle que l’on peut voir dans les salles d’opération, et dont j’allais vite m’apercevoir qu’elle était aussi peu confortable que possible. A l’une des extrémités de cette table, côté « tête » est installée une énorme machine qui pivote dans tous les sens.

   Hors les portes du sas qui doivent faire environ soixante dix centimètres d’épaisseur et ressemblent d’avantage à des portes de chambre forte d’une grande banque qu’à des portes normales, Il s’agit d’une salle d’examen tout à fait ordinaire.

   Le long des murs, bien rangés sur des étagères en métal, une multitude de masques thermoformés, chacun portant le nom de son propriétaire… Le mien était déjà entre les mains d’une des infirmières présentes.

 

   On me demanda de m’allonger sur la table et de poser la tête sur un petit repose-tête en mousse dure. On m’appliqua ensuite  soigneusement  sur le visage le masque que l’on m’avait confectionné quelques semaines auparavant, et qui épousait parfaitement le haut du torse, et les épaules jusqu’au niveau des bras…. Des clips avaient été ajoutés de chaque côté et l’on me fixa littéralement à la table. Je ne pouvais plus bouger ni la tête ni les épaules et je ne pouvais respirer correctement que pas le nez… .

   Afin d’éviter la panique due à la claustrophobie, je décidais de fermer les yeux et de réguler ma respiration autant que je le pouvais,. J’essayais de me détendre autant que possible mais avec difficulté.

 

Ca va Monsieur Bonnet ?…

 

   Avec ce qu’il me restait d’espace au niveau des lèvres que je pouvais à peine bouger je m’entendis répondre un « cha va, cha va… »  à peine audible…

 

Surtout ne bougez pas, et ne vous inquiétez pas, il n’y en a pas pour très longtemps…un petit quart d’heure tout au plus….

 

   Ne bougez pas…. Elle avait beaucoup d’humour la petite infirmière…. Même si j’avais voulu…enfin bref… je décidais de prendre mon mal en patience…. De toute façon je n’avais pas le choix…

 

   Après quelques instants, l’énorme machine (dont j’appris plus tard qu’il s’agissait d’un accélérateur de particules) qui se trouvait derrière ma tête se mit à pivoter et le bras principal vint se positionner à quelques centimètres de mon cou du côté gauche. Quelques petits bruits métalliques se firent entendre puis un grésillement similaire à celui que l’on peut entendre dans un transformateur ou une centrale électrique…. J’avais compté trente cinq secondes environ, et le bruit cessa.

   A nouveau, rotation de l’engin qui vint cette fois se positionner juste au dessus de ma gorge dans l’axe du Larynx. Je pouvais le deviner au travers de mon masque, un peu comme un alien qui observait ce curieux animal étendu sur cette table…. Un fin rayon vert sembla sortir de nulle part, comme le regard d’un œil d’extraterrestre et à nouveau les mêmes grésillements, mais un peu plus bref cette fois…seulement vingt secondes.

Je n’éprouvais aucune douleur, ni sensation particulière, et si ce n’était cette impression oppressante de claustrophobie, tout allait bien. L’appareil pivota encore une fois pour cette fois se positionner du côté droit, et à nouveau les mêmes bruits et grésillements pendant environ trente secondes.

   La tête pivotante de l’accélérateur se remit en place, j’entendis le lourd sas s’ouvrir, et une infirmière que je ne voyais pas encore m’annoncer :

Voilà, c’est terminé pour aujourd’hui monsieur Bonnet ! on vous libère !

 

   On m’enleva mon masque de résine, et la manipulatrice présente avait déjà un autre masque dans les mains, qu’elle posa au pied de la table que je venais de quitter.

   Au suivant !…

 

   Dans la petite cabine dans laquelle je me rhabillai j’observais dans la glace mon cou sous toutes les coutures. Aucune marque aucune rougeur…rien du tout. Bon finalement ce n’étais pas si terrible que cela. La seule chose qui m’ennuyait un peu était cette journée du lendemain où j’allais non seulement faire une nouvelle séance de rayons, mais surtout une nouvelle chimio de trois heures…

   On me rendit ma carte de rendez-vous sur laquelle la première ligne était barrée.

   Encore trente neuf  séances et j’en aurai terminé…. Ca me paraissait  quand même très loin, et je supposais que je n’étais pas au bout de mes peines…

Dehors il faisait maintenant tout gris, il tombait une petite pluie fine et pénétrante très désagréable. Les passants marchaient vite dans la rue en regardant à peine devant eux, ne pensant qu’à se protéger du froid qui semblait vouloir revenir en ce début Mars. J’enfonçais un peu plus mon chapeau sur mon front, remontait mon col de manteau pour moi aussi me protéger. Un homme pressé me bouscula sans me voir, et continua son chemin sans même s’excuser. J’étais très tendu, et ce n’est que lorsque je fus assis dans ma voiture que je réussis à me calmer. Est-ce que j’allais tenir le coup jusqu’au bout ?


Les mardis…

 

Ce jour de la semaine restera dans ma mémoire comme le jour difficile de la semaine. Ce jour là, j’avais droit à la totale : Chimio et radiothérapie.

   Chaque mardi, j’arrivais donc à l’hôpital vers huit heures trente, je faisais ma séance de Chimio et immédiatement après, c'est-à-dire vers onze heures trente ou midi je descendais au sous sol pour recevoir ma dose quotidienne de rayons. 

   En plus des effets indésirables de la chimio, déjà décrits auparavant, s’ajoutaient ceux liés à la radiothérapie et qui apparaissaient peu à peu.

   Il est vrai que durant les deux premières semaines de traitement, je n’ai éprouvé aucune gêne particulière dû à ces séances quotidiennes. J’avais simplement, au bout de quelques jours, la peau qui avait un peu rosi,  comme si j’avais pris un léger coup de soleil et un peu de mal à avaler.

   Il me semblait en effet que ma gorge redevenait sensible, comme si ma tumeur reprenait des forces. Je m’en étais inquiété auprès de ma radiothérapeute, qui m’avait rassuré en m’affirmant que c’était tout à fait normal, car les rayonnements provoquaient, à ce stade du traitement, une inflammation des ganglions et des tissus des muqueuses, notamment des glandes salivaires.

   Elle me conseilla d’ailleurs d’avoir désormais toujours avec moi une petite bouteille d’eau minérale, car avaler quelques gorgées me soulagerait instantanément.

   Je comprenais mieux maintenant pourquoi quelques unes des personnes qui attendaient leur tour au sous-sol ne cessaient de boire de petites gorgées d’eau minérale de la bouteille dont ils ne se séparaient jamais.

 

   Chaque mardi, j’avais maintenant  droit à une chambre individuelle pour ma Chimio, je n’avais même plus la force de faire des mots fléchés ou de regarder un quelconque DVD, et il n’était pas rare que je m’endorme au bout de quelques minutes. Bien évidemment je ne prenais plus ma voiture pour me rendre à l’hôpital, étant tout à fait incapable de conduire plus de deux minutes. C’est donc en taxi que je faisais tous ces aller retours.

 

   Plus les jours passaient moins j’avais d’appétit…. Et plus je perdais du poids.

 

   J’essayais malgré tout de garder un semblant de « superbe », persuadé depuis le début que la maladie n’aurait jamais le dessus. J’essayais de me remotiver chaque jour, écoutant tous les signes de mon corps susceptibles de me redonner un peu d’espoir et de volonté supplémentaire pour me battre. C’était surtout le soir en me couchant que j’éprouvais les plus fortes angoisses, sachant déjà que j’allais passer une bonne partie de la nuit, les yeux ouverts dans le noir à penser au pire, et à tout ce que cela entrainerait pour ma famille.

 

« Monsieur Bonnet, vous allez vous sentir de « plus en plus mal, vous allez maigrir, être « fatigué, avoir l’impression de glisser vers le « fond…mais gardez toujours présent à « l’esprit que ce n’est pas la maladie qui « progresse ! Ce que vous ressentez « aujourd’hui, sont les effets du traitement « que nous sommes contraint de vous infliger « pour que vous puissiez guérir…

 

   Je m’accrochais à cette phrase comme un naufragé à une bouée salvatrice, mais plus les jours s’écoulaient, plus j’avais de mal à y croire.

   Il me restait quatre  semaines de traitement, j’avais perdu 20 kilos, et je n’avais plus l’énergie de continuer ni même de faire semblant d’y croire. J’étais persuadé que tout ceci ne servirait à rien et que j’allais mourir.

   C’est à cette période que j’ai lâché prise et que les doutes ont commencé à prendre le dessus sur l’espoir.

 

   Je m’étais mis en tête de mettre, comme l’on dit , « un peu d’ordre dans mes affaires ». J’ai donc, en cachette, rédigé deux courriers : le premier pour ma femme et le second pour mon fils. J’expliquais ce que je voulais après ma mort, mais aussi et surtout ce que je ne voulais pas, et qui concernait au premier chef ma belle-mère, qui comme je l’ai déjà dit ne me portait pas en grande estime.

   Comme toutes les personnes qui entreprennent une telle démarche, du moins je le présume, j’essayais de minimiser les choses et de me convaincre que c’était peut être mieux ainsi, que j’étais le seul responsable, etc.

 

   Bizarrement, j’étais particulièrement serein, car la mort ne me faisait pas peur (cela n’a d’ailleurs jamais été le cas). La seule chose qui m’angoissait était la réaction des deux seules personnes que j’aimais plus que tout : Mon épouse et mon fils. Je caressais l’espoir secret de tenir encore quelques mois pour avoir le bonheur de connaître ma petite fille et de pouvoir la serrer dans mes bras avant de partir…. Je n’allais pas bien du tout dans ma tête… Pas bien du tout !.

   Je ne dormais plus et passais le plus clair de mes nuits à surfer sur le web, ou assis seul dans le noir. Je ne me nourrissais presque exclusivement que de grands bols de café au lait dans lesquels je trempais des croissants tout en avalant des anti spasmodiques, et des anti douleurs, entre deux bains de bouche destinés à faire disparaître les énormes mycoses qui avaient envahi ma bouche !.

   En effet, l’assèchement de la bouche est provoqué par le dysfonctionnement des glandes salivaires du fait de la radiothérapie. Cela empêche la salive de jouer son rôle de grand nettoyeur de la cavité buccale, et la conséquence inévitable est l’apparition  d’importantes et très spectaculaires mycoses.


Rencontres…

 

   Je continuais bien entendu à me rendre à mes séances quotidiennes de rayons, maintenant très souvent accompagné de ma femme qui voyait bien que cela me réconfortait de l’avoir à mes côtés.

   Certains jours, nous attendions un peu plus longtemps  mon tour de passer, et nous avions de ce fait tout le loisir d’observer l’entourage immédiat et très particulier de ce « microcosme » un peu à part, où cohabite des gens malades à des degrés divers.

 

   Au hasard des rendez-vous, nous avions fait la connaissance de deux couples, qui comme nous, devaient faire face à des problèmes similaires.

   Notre point commun, outre la maladie, était d’avoir commencé notre traitement en même temps.

   Chez l’un de ces couples c’était lui qui était malade, et pour l’autre c’était elle. Bien évidemment les deux étaient, ou plus exactement avaient été, comme moi, de gros fumeurs…. Il n’y a pas de hasard….

   Lui était un grand gaillard, très jovial qui dissimulait son crâne dépourvu aujourd’hui de cheveux sous une splendide casquette de Golf « Callaway ». C’est d’ailleurs cette casquette qui est à l’origine de notre première conversation, car bien évidemment je lui avais demandé si il pratiquait le golf. Il n’en était rien, mais il avait simplement trouvé ce couvre chef plus sympathique qu’un chapeau et plus original qu’une simple casquette en tissu, comme on en voit des milliers en France. Il venait chaque jour accompagné de son épouse, une grande et belle femme à la cinquantaine resplendissante, toujours très élégamment habillée. Nous avons appris qu’ils habitaient Vincennes, à la périphérie de Paris.

  L’autre couple était un peu plus discret, et c’est d’ailleurs mon épouse qui un jour entama la conversation avec eux.

   Elle, était un petit bout de femme plutôt frêle et dont la tristesse dans le regard faisait peine à voir. Lui, paraissait très affligé par l’état de son épouse, et restait souvent silencieux. Je ne me souviens pas les avoir vu sourire une seule fois. Ils semblaient être l’un comme l’autre d’une extrême timidité. Nous avons pourtant appris à nous connaître un peu et ils se sont révélés être des gens charmants et très cultivés. Ils venaient d’assez loin et devaient faire tous les jours plus d’une heure de route dans chaque sens.

   Je me suis souvent demandé, où je me situais par rapport à ces deux couples. Même aujourd’hui je n’ai pas la réponse. Lui partait à l’appel de son nom pour sa séance de rayon avec le sourire, et un tonitruant :

 

Allez encore un coup de lampe à bronzer !!

 

   Elle, semblait y aller à reculons, le dos courbé et les yeux rougis par des nuits d’insomnie. 

   Deux personnalités aux antipodes l’une de l’autre, et moi au milieu.

 

   Et puis un jour, nos chemins se sont séparés. Nos rendez-vous ne correspondaient plus et nous ne nous sommes jamais revus. J’ai essayé, en vain de savoir ce qu’ils étaient devenus. Personne n’a voulu, ou pu nous le dire.

   J’espère de tout cœur qu’ils s’en sont sortis.

 

   En quarante jours, on fait pas mal de rencontres et l’on croise une foule de gens de tous les âges. Je me souviens, c’était d’ailleurs un mardi et je venais juste de descendre de ma séance hebdomadaire de chimio. Je m’étais assis juste en face d’une jeune femme qui devait avoir une trentaine d’années tout au plus. J’avais passé un coup de fil à ma femme pour qu’elle me rejoigne, car j’étais très fatigué et je n’avais aucune envie de courir après un taxi après ma séance.

   Comme je n’avais rien d’autre à faire que d’attendre je regardais autour de moi, et l’observais à la dérobée, discrètement et sans insister afin d’éviter toute équivoque.

   On aurait pu croire qu’elle attendait quelqu’un, mais son teint et sa mine triste étaient comme autant de signes, que cette très  jeune femme, séduisante, et qui commençait à peine sa vie, était là pour être soignée.

   C’est une des formes d’injustice du cancer qui frappe soit les gens d’un certain âge, comme moi, mais aussi des gens plus jeunes, toujours trop jeunes, qui n’ont rien fait pour se retrouver dans cette situation et à cet endroit. Tout comme ces enfants et ces adolescents que je croisais régulièrement dans le service d’oncologie et qui malgré la maladie et les traitements, donnaient à tout le monde de merveilleuses leçons de courage. Je crois que ces images, et les rires de ces gosses, ne me quitteront jamais.

   C’est aussi dans ces moments là que l’on prend la mesure de la futilité de beaucoup de choses et que l’on apprend à relativiser certains évènements de notre existence.

 

   Dans ce milieu hospitalier, où par définition toutes les souffrances, petites ou grandes, se côtoient, et même si cela peut paraître surprenant, je n’ai jamais vu ni entendu quelqu’un se plaindre de quoi que ce soit !


Au bout… la lumière ?

 

   J’étais maintenant presque à la moitié de mes séances de radiothérapie.

   J’avais revu quelques jours auparavant la radiothérapeute en charge de mon dossier et de ma petite personne, et rien ne s’opposait à la poursuite du traitement.

   Mon cou et le haut de mon torse étaient à présent rouge vif, j’avais de très grandes difficultés à déglutir, et je ne me séparais plus jamais de ma petite bouteille d’eau minérale.

   Je m’enduisais chaque soir le haut du corps d’une épaisse couche de pommade qui soulageait mes brulures, et je recouvrais ensuite  le tout de compresses stériles.

   J’avais mal partout, des bourdonnements d’oreille, les yeux au milieu de la figure et la bouche de plus en plus sèche, ce qui m’obligeait à boire une bonne dizaine de fois chaque nuit.

   A ces inconvénient s’ajoutait celui des incessantes démangeaisons dans les pieds et les mains, qui ne cessaient d’amplifier. La sensation d’avoir des fourmis par milliers  à l’extrémité des membres, comme lorsque l’on reste dans une mauvaise position et que l’on empêche la circulation sanguine de se faire normalement.

    Un autre effet, particulièrement désagréable, et directement lié à ces fourmillements, était que ma préhension des objets devenait très aléatoire et que je laissais très souvent échapper de mes mains diverses choses, tant le bout de mes doigts était devenu quasiment insensible… Déjà que je n’étais pas très adroit, là cela tournait à la catastrophe et notre stock de verres et d’assiettes fondait à vue d’œil.

 

   Entre les nuits blanches, les nausées aussi soudaines qu’imprévisibles, les fourmis dans les doigts et l’insensibilité progressive des pieds, mes cheveux (que j’avais quand même fait couper malgré leur rareté), J’étais en train de devenir un véritable mutant.

   Il m’avait semblé plus raisonnable d’établir , pour une durée indéterminée, mes quartiers nocturnes dans le salon, voisin de notre chambre, simplement pour permettre à mon épouse de trouver quelques heures de sommeil réparateur amplement méritées… et nécessaires.

 

   Nous avons eu durant cette période une vie quotidienne complètement bouleversée. Je dormais une bonne partie de la journée et je passais des nuits entières debout.

   Je mangeais quand j’avais faim, c’est à dire à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, et je ne sortais à l’extérieur que pour aller à l’hôpital. Nous ne trouvions qu’un peu de réconfort à l’occasion des visites des enfants qui passaient nous voir chaque fois qu’ils le pouvaient. Nous faisions alors de notre mieux pour paraître le moins abattus possible afin de ne pas ajouter à leur désarroi.

   Le ventre de ma belle-fille s’arrondissait joliment et le seul fait de les voir tous les deux suffisait à me remonter le moral pour la journée.

   J’ai su un peu plus tard et bien qu’il ne me le montra jamais que mon fils Xavier dormait très mal lui aussi, et que Cécile était obligée de le rassurer sans cesse.

   Je pouvais être fier de moi ! J’avais fait de cette période d’attente d’un enfant qui aurait du être pour eux un moment d’intense bonheur et plein d’espoirs, un vrai cauchemar !

   Ce fut d’ailleurs au cours d’une de ces visites qu’ils nous annoncèrent que ce serait une petite fille. Pour nous qui n’avions eu qu’un garçon cette nouvelle nous fit énormément plaisir.

   Comme à l’accoutumée ce matin là, je me levais péniblement après une très courte nuit sans véritable sommeil.

   Bizarrement j’avais un peu faim, ce qui était somme toute relativement normal car je n’avais rien avalé depuis trente six heures. J’avais oublié de racheter des croissants la veille, et malgré la proximité immédiate de la boulangerie (nous avons une boulangerie au rez-de-chaussée de notre immeuble….), j’étais trop fatigué pour descendre deux étages qu’il faudrait ensuite gravir dans l’autre sens.

   Ma femme avait acheté la veille un cake pur beurre et je me dis qu’avec une bonne couche de confiture cela ferait l’affaire pour me donner un peu d’énergie avant de me rendre à l’Hôpital pour ma séance quotidienne de rayons.

L’odeur du café qui coulait goutte à goutte dans la cafetière me chatouillait très agréablement les narines et me sortait peu à peu de ma torpeur.  Comme beaucoup de gens, j’ai toujours beaucoup aimé l’odeur du café le matin… et cette odeur, mêlée à celle du pain chaud  ou des viennoiseries, cette odeur là était un vrai bonheur.

 

   Par réflexe, j’avais allumé la radio et j’écoutais sans les entendre les dernières nouvelles de la journée qui commençait. Des catastrophes, des attentats au bout du monde, le décompte des morts de la route du dernier week-end, quelques meurtres et autres assassinats, rien que des nouvelles de nature  à vous aider à passer une belle journée, et à oublier vos soucis….

    La seule note positive qui émergeait de toutes ces horreurs était que les températures allaient remonter. Nous allions même avoir droit à quelques rayons de soleil !.

   Nous étions presque  fin mars et c’était quand même un peu normal à cette époque ci d’avoir quelques signes, même timides, du printemps tout proche….

 

   Il me sembla tout d’abord que mon café n’était pas très fort et surtout que j’avais oublié de le sucrer… j’étais pourtant certain d’avoir mis, comme à mon habitude trois sucres avant de remplir mon bol du liquide bien noir… Moment d’inattention, sans doute à cause de la fatigue.

   Je pris donc trois sucres et remuais avec ma cuillère tout en parcourant d’un œil distrait le dernier magazine télé de la semaine, et en mordant à pleines dents dans ma tranche de cake recouverte d’une épaisse couche de confiture à la framboise….

 

Un frisson glacé me parcouru le dos

 

   Je mis quelques secondes à me rendre compte que ce que j’avais dans la bouche ne ressemblait en rien à ce que je voyais dans ma main !.

   Je sentis les quelques cheveux clairsemés qu’il me restait se dresser sur ma tête en même temps qu’une peur panique m’envahissait.

   J’avais devant moi un bol de café au lait avec six morceaux de sucre -j’étais à présent certain de ne pas avoir oublié de sucrer- une tranche de cake avec du beurre et une épaisse couche de confiture à la main, et ce que j’avais dans la bouche n’avait aucun goût !.

 

   L’Agueusie ! Je pouvais à présent mettre une définition précise sur ce mot, parfois évoqué comme effet secondaire indésirable, par les oncologues et les radiothérapeutes. Je devais bien me rendre à l’évidence, je souffrais maintenant, en plus du reste, d’Agueusie, c’est à dire de la perte, totale ou partielle, du goût et des saveurs.

   Mon café, bien que très corsé, avait le « goût » de l’eau chaude, je ne sentais pas du tout la saveur du sucre (6 morceaux quand même dans un bol à moitié plein…) et le cake pur beurre avec la confiture avait la saveur d’un morceau de carton !.

   Depuis quelques mois, j’étais passé par pas mal d’épreuves mais je crois que celle-ci, survenant à ce moment précis, était la pire, à plus d’un titre.

 

   Je devais absolument m’alimenter pour éviter de perdre trop de poids -j’avais perdu environ vingt kilos depuis fin octobre- et malgré tous mes problèmes, je m’efforçais de continuer à m’alimenter en me faisant plaisir et en ne mangeant que des choses que j’aimais bien et pleines de protéines.

   Si je n’avais même plus le plaisir de sentir ce que je mangeais, je savais que je mangerai moins et donc que je continuerai à perdre du poids!.

   Malgré ma terreur, et le mot n’est pas trop fort, je n’ai rien dit à mon épouse pour ne pas l’inquiéter d’avantage. Je voulais d’abord en parler à mon médecin que je devais  voir en fin de matinée, à l’issue de ma séance de rayons.

   Juste avant de partir et pour assimiler quand même quelques vitamines, je me suis pressé deux oranges dont j’ai bu le jus d’un seul trait. J’aurais avalé un verre d’eau du robinet cela m’aurait fait le même effet !.

 

   Il m’a fallu ce matin là une bonne dose de self contrôle pour ne pas m’effondrer, d’autant que si le goût pour tous les aliments avait bien disparu, l’odorat lui était intact…. Un véritable supplice de tantale !

   Cela commençait quand même à faire beaucoup, et je sentais que ma volonté, commençait sérieusement à s’émousser.

 

   Le Docteur Sailloux était face à moi et avait deviné mon désarroi face à cette nouvelle épreuve. Elle me rassura comme elle put, et m’affirma que c’était tout à fait normal. Elle m’avoua même avoir été étonnée que cela ne survienne pas plus tôt. Bien maigre consolation.

   Supposant que ces prochains jours je n’allais pas avaler grand chose, elle me prescrivit des compléments alimentaires, tout en m’encourageant à continuer de m’alimenter. Il était primordial que je cesse de perdre du poids car sinon j’allais trop m’affaiblir et la fin du traitement risquait d’être très pénible pour moi. Je promis de faire ce que je pouvais, mais sans pouvoir lui cacher que je commençais à avoir les nerfs très fragiles, et une volonté de me battre qui diminuait de jour en jour… . 

   Elle m’assura que cette agueusie ne durerait pas, et que dans le pire des cas j’aurai simplement quelques saveurs qui seraient modifiées. Le goût des aliments quand à lui, reviendrait petit à petit dans quelques semaines.

   J’étais un peu rassuré, mais en attendant je me demandais avec angoisse comment j’allais pouvoir faire pour arriver à manger. Moi qui avait déjà en permanence le cœur au bord des lèvres… .

 

   Il me restait onze séances à faire, soit un peu plus de deux semaines de traitement. Les jours rallongeaient, le soleil se montrait de plus en plus et les bourgeons de ma haie de troènes commençaient à s’ouvrir. Les fines brindilles de bois marron se tâchaient de vert tendre. J’arrivais au bout du calvaire… mais désormais chaque jour était assimilable à une nouvelle épreuve, et chaque pas que je devais faire pour avancer, un véritable chemin de croix.

  

   Juste avant de tomber malade je pesais quatre vingt douze kilos, et en ce début du mois  d’avril 2006, l’implacable verdict de la balance m’indiquait  à peine …soixante huit kilos.

 

   Malgré les soins quotidiens et les bains de bouche répétés toutes les trois heures, je n’arrivais pas à me défaire des mycoses qui avaient maintenant envahi toute ma bouche. Mes dents devenaient sensibles aux variations de température, je ne sentais plus du tout ce que je mangeais, et j’étais obligé d’avaler tout rond sous peine de vomir instantanément.

J’avais un teint verdâtre, les joues creuses, et des poches sous les yeux. Je tenais à peine debout et je passais le plus clair de mon temps allongé sur mon lit, à essayer de trouver un peu de répit dans un sommeil réparateur mais qui hélas ne venait que très épisodiquement.

Les quelques  cheveux qui me restaient ne tombaient presque plus, mais j’avais maintenant de belles trouées au niveau de la nuque. Je ne sentais plus ni mes pieds ni mes mains, et j’avais en permanence cet air triste et figé qu’ont la plupart des gens malades qui souffrent, et qui sont atteints psychologiquement.

   J’avais perdu depuis longtemps en même temps que mes kilos l’envie de sourire, de parler, de plaisanter, et pour clore le tout, la peau de mon cou et de mes épaules partait en lambeaux….

   Des pensées morbides me traversaient de plus en plus souvent l’esprit, et je crois que les seules choses qui me faisait encore tenir était la proximité de la fin de mon traitement, et l’accouchement de ma belle-fille prévu pour Août prochain. Il n’empêche que je n’osais plus me regarder dans une glace, tellement mon aspect physique s’était dégradé.

   Je passais les rares moments où je n’étais pas allongé, derrière une des fenêtres de notre appartement à regarder d’un air envieux les gens marcher d’un pas vif et alerte dans la rue. Il me semblait impossible qu’un jour je puisse à nouveau déambuler à cette allure, aller faire des courses sur le marché à proximité, m’asseoir à la terrasse d’un café pour y boire une bière bien fraîche, tout en lisant mon journal, et plaisanter avec les commerçants chez qui nous avions nos habitudes.

   Il me semblait que toutes ces petites choses ordinaires de la vie de tous les jours, que l’on fait sans y penser en temps normal, me seraient maintenant interdites à jamais…

   Bien triste constat en vérité. Heureusement que ces moments de pure déprime ne duraient pas longtemps. Ils étaient par contre de plus en plus fréquents.

 

   Je ne me nourrissais plus que compléments alimentaires et de café très corsé, que j’accompagnais de croissants au beurre. Comme je ne pouvais rien manger d’autre, il m’arrivait certains jours d’en avaler jusqu’à six. Avec les compléments alimentaires liquides sensés me fournir ma dose quotidienne de protéines, cela constituait ma seule nourriture de la journée.

   Tantôt je dormais, complètement assommé de fatigue, aidé il est vrai par des prises régulières d’anxiolytiques, tantôt je me traînais comme une âme en peine, passant de pièce en pièce sans trop savoir comment m’occuper, mais en essayant surtout de ne pas trop penser au lendemain.

 

   La dernière semaine, le dernier lundi, la dernière séance de chimio du dernier mardi… je cochais mentalement les dernières cases qui me rapprochaient tout doucement de la fin du traitement, de la fin du calvaire. Je n’avais même plus en tête la pensée que je pouvais guérir ou non. La seule chose que je voulais, c’était que cela cesse, que j’arrête d’avoir mal, d’être mal, et que l’on me laisse enfin tranquille

   Le dernier mercredi, je me rappelle avoir fait venir ma radiothérapeute pour qu’elle examine mes brûlures du cou et du torse qui me faisaient souffrir le martyr malgré les applications répétées de pommade anesthésiante et cicatrisante.

   Ma femme me mettait chaque matin plusieurs épaisseurs de compresses stériles tout autour des épaules et du cou car je ne supportais plus d’avoir quelque chose d’autre dessus tant cela me faisait mal. Ma peau brulée partait en lambeaux, et je me souviens même que dans un des rares moments où je trouvais l’énergie de plaisanter, j’avais demandé à mon épouse de faire une ou deux photos….comme souvenir !! Il faut quand même ne pas aller très bien pour demander ce genre de truc à la femme qu’on aime…

 

   Ma toubib donna son accord pour les dernières séances de radiothérapie, estimant que mon épiderme pourrait encore supporter quelques séances de rayons...

 

   Comme un signe qui devait marquer le début d’autre chose, le dernier jour de mon traitement fut salué par une journée radieuse.

 

   Il faisait très doux, le soleil brillait dans un ciel sans nuages, et la haie de troènes, devant laquelle je passais tous les jours depuis des mois était toute verte. Les moineaux gazouillaient dans le parc tout proche, et l’on entendait les rires des enfants qui jouaient sur les pelouses.

   J’ai tout à coup éprouvé le besoin impérieux d’aller faire quelques pas au bras de mon épouse dans ce parc, avant de rentrer à la maison. Oh, bien sur, ce fut une toute petite promenade, mais que c’était bon de sentir la douceur du soleil sur ma peau et au travers de mes vêtements. L’air sentait si bon…

   Je savais que bien que n’en ayant pas terminé avec la maladie, j’en avais terminé avec mes visites quotidiennes à l’Hôpital, et si j’en avais été physiquement capable, j’aurai hurlé mon bonheur à la terre entière et sauté en l’air !


APRES....... (très bientôt....)

 


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          Bonjour, Paul est mon "pseudo" et aussi mon prénom. 62 ans, retraité, Grand père de deux petits enfants qui sont le soleil de ma vie, j'habite Paris dans le XVème arrondissement. La photo est une toute nouvelle passion, à laquelle je m'adonne avec  une frénésie presque compulsive. Amateur autodidacte j'essaie de faire partager au plus grand nombre possible ce que la nature nous offre de plus beau et que nous ne voyons pas toujours. J'utilise pour ce faire, un réflex canon EOS 450D.

      Les photos de ce blog sont ma propriété, il est donc interdit, sauf autorisation de ma part, de les copier, reproduire, imprimer et utiliser pour quelque motif que ce soit.

brassens fleur orange     biches evreux 003     cygne noir02     tourterelle     coucher soleil 01

Vous pouvez également consulter le Blog que je suis en train de construire "au cas où". Attention ! Ce nouveau Blog est uniquement en "test", le blog de référence restant le Blog publié sur OB (ce qui ne vous empêche nullement de donner votre avis si vous le souhaitez, bien entendu! Bonne journée / Paul


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